Le « Pizzo » à Montréal : Quand l’extorsion met en péril l’assurance des restaurateurs

Oct 28 / Martin Desloges
Le phénomène du « pizzo » – cette extorsion imposée par le crime organisé à certains restaurateurs de Montréal – est une réalité troublante qui pèse lourdement sur le secteur de la restauration. Les propriétaires de restaurants sont contraints de verser des sommes d’argent en échange d’une soi-disant « protection », sous la menace de violences ou de dégradations. Bien que cette pratique soit enracinée dans certaines économies en Europe, notamment en Italie, elle a également pris racine au Canada, et Montréal est une ville particulièrement touchée.
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Alors que le pizzo représente déjà un fardeau financier et psychologique énorme pour les restaurateurs, un autre problème se greffe à cette situation : la difficulté croissante d’obtenir une assurance adéquate pour leurs établissements. Dans un contexte où les risques liés aux actes criminels augmentent, les assureurs deviennent de plus en plus réticents à offrir des polices d’assurance à ces entreprises, aggravant ainsi la précarité des restaurateurs montréalais.

Qu’est-ce que le « Pizzo » et comment affecte-t-il les restaurateurs?

Le pizzo désigne un prélèvement illégal imposé par des organisations criminelles en échange d'une prétendue « protection ». Si un restaurateur refuse de payer, il s’expose à des représailles qui peuvent aller de l’intimidation verbale à des actes de vandalisme, des agressions physiques, voire des incendies criminels. Les propriétaires de restaurants sont donc pris dans un dilemme : payer cette taxe pour garantir la « paix » ou risquer des attaques qui pourraient anéantir leur entreprise.

Montréal, avec sa longue histoire de crime organisé, est une ville où ce genre de pratiques a malheureusement trouvé un terrain fertile. Des groupes criminels comme la mafia italienne ou des gangs de motards sont souvent à l’origine de ces pratiques d’extorsion. Les restaurateurs, avec leurs établissements visibles et ouverts au public, sont des cibles faciles pour ces organisations. L'impact financier du pizzo est double : d'une part, il grève directement les marges déjà serrées des restaurateurs, et d'autre part, il complique leur capacité à obtenir ou à maintenir une assurance.

Assurance et « Pizzo » : Un duo difficile

Le secteur de l’assurance repose sur l’évaluation des risques, et les entreprises qui sont perçues comme étant plus risquées sont souvent soit lourdement pénalisées par des primes élevées, soit refusées d’assurance. Dans le cas des restaurateurs confrontés à l’extorsion, cette perception de risque est encore plus prononcée. Les compagnies d’assurance, conscientes des répercussions potentielles du pizzo sur les entreprises, sont de plus en plus réticentes à offrir des couvertures complètes. Cela expose les restaurateurs à des risques majeurs en cas de sinistre.

Pourquoi les assureurs sont réticents ?

1. Risque accru d’incendies criminels :
Les incendies criminels sont l’une des méthodes de représailles les plus courantes utilisées par les criminels pour punir ceux qui refusent de payer le pizzo. Ces incendies entraînent des dégâts matériels importants, parfois des pertes totales, et représentent un risque coûteux pour les compagnies d’assurance. Les assureurs, pour minimiser leurs propres pertes, peuvent choisir de ne pas couvrir les établissements qui sont jugés trop exposés à ces actes.

2. Multiplication des réclamations :
Les restaurateurs qui sont victimes de vandalisme ou d’incendies criminels sont susceptibles de faire plusieurs réclamations au fil du temps. Un historique de réclamations fréquentes est un signal d’alarme pour les assureurs, qui voient en ces entreprises un risque financier plus élevé. Les primes d’assurance augmentent en conséquence, et il arrive que certaines entreprises ne puissent tout simplement plus se permettre de payer ces coûts.

3. Localisation à risque :
Certains quartiers de Montréal, où l'influence du crime organisé est plus marquée, sont considérés comme des zones à risque élevé. Les restaurateurs opérant dans ces zones peuvent avoir plus de mal à trouver un assureur prêt à prendre le risque de couvrir leur entreprise. Dans certains cas, les assureurs peuvent exiger des mesures de sécurité supplémentaires, comme des systèmes de surveillance renforcés, pour accepter de les couvrir.

Des primes d’assurance qui flambent

Pour les restaurateurs qui parviennent à obtenir une assurance malgré ces risques, les primes peuvent rapidement devenir prohibitivement élevées. De nombreux propriétaires de restaurants à Montréal se retrouvent face à une situation intenable : soit ils paient des primes excessivement élevées, soit ils fonctionnent sans assurance adéquate. Dans les deux cas, cela les place dans une position extrêmement précaire.

Le coût élevé des primes est souvent un obstacle insurmontable pour les petites entreprises, qui n’ont pas les moyens financiers d’absorber ces hausses. De plus, les restaurateurs ne peuvent pas toujours répercuter ces coûts supplémentaires sur leurs clients sans risquer de perdre leur clientèle dans un marché hautement concurrentiel. Cela crée un cercle vicieux où les restaurateurs, déjà sous la menace du crime organisé, sont encore plus vulnérables financièrement.

Le risque de fonctionner sans assurance

Face à l’augmentation des primes et aux difficultés de souscrire une assurance, certains restaurateurs prennent la décision risquée de fonctionner sans couverture adéquate. Cette situation est particulièrement dangereuse, car elle laisse les propriétaires totalement exposés en cas de sinistre. Les incendies criminels, les dégâts matériels dus au vandalisme, et même les actes de violence contre les employés ou les clients sont autant de risques qui, sans assurance, peuvent entraîner la faillite immédiate d’un établissement.

Lorsque les restaurateurs ne sont pas assurés, ils n’ont aucun recours financier en cas de perte majeure. Cela peut non seulement ruiner leur entreprise, mais aussi mettre en péril leur patrimoine personnel si des dettes importantes sont contractées pour couvrir les frais de reconstruction ou les indemnisations. Les restaurateurs qui choisissent de fonctionner sans assurance jouent donc avec leur avenir, dans un environnement déjà marqué par l'incertitude et la peur.

L’Omerta et la difficulté de parler

Le système de pizzo repose en grande partie sur l’omerta, ou loi du silence, qui est profondément enracinée dans les communautés touchées par le crime organisé. Les victimes de ce type d’extorsion sont souvent réticentes à dénoncer les criminels, par crainte de représailles encore plus violentes. Cette peur de parler empêche non seulement la justice de faire son travail, mais elle complique également la tâche des assureurs, qui peinent à évaluer correctement les risques réels auxquels sont confrontés les restaurateurs.

Sans données précises et vérifiables, les compagnies d’assurance sont moins enclines à offrir des couvertures à des entreprises qui pourraient être sous la menace constante du crime organisé. Cette situation laisse les restaurateurs pris au piège, car ils sont réticents à dénoncer leurs agresseurs tout en subissant les conséquences financières de cette omerta.

Solutions : Ce que les assureurs et le gouvernement peuvent faire

La situation des restaurateurs montréalais est complexe, et il est clair que la solution ne peut pas venir d’une seule partie prenante. Il est nécessaire que le gouvernement, les assureurs, et les restaurateurs eux-mêmes collaborent pour trouver des moyens d’atténuer les risques liés à l’extorsion tout en rendant l’assurance plus accessible.

Initiatives gouvernementales
Les autorités montréalaises et québécoises ont mis en place diverses initiatives pour lutter contre le crime organisé, notamment en renforçant la surveillance des activités suspectes et en encourageant les victimes d’extorsion à dénoncer les criminels. Cependant, il est nécessaire de continuer à investir dans des programmes de protection pour les témoins et les victimes, afin de garantir leur sécurité lorsqu’ils décident de parler.
De plus, des incitations fiscales ou des subventions pourraient être envisagées pour aider les restaurateurs à couvrir les coûts croissants de leurs primes d’assurance, en particulier dans les quartiers à risque. Ces mesures pourraient alléger la pression financière et permettre aux entreprises de rester en activité tout en étant protégées.

Rôle des compagnies d’assurance
Les compagnies d’assurance, bien qu’elles soient naturellement préoccupées par la gestion des risques, ont également un rôle important à jouer dans la résolution de cette crise. Certaines mesures pourraient inclure :

• La création de produits d’assurance adaptés : Les assureurs pourraient développer des polices spéciales pour les entreprises exposées à des risques criminels. Cela pourrait inclure des primes ajustées, des garanties spécifiques contre les incendies criminels, ou des options de couverture partielle qui permettent de minimiser les coûts tout en offrant une protection de base.

• Collaboration avec les autorités : Les assureurs peuvent également travailler en étroite collaboration avec les forces de l’ordre pour identifier les zones à haut risque et proposer des solutions adaptées. En partageant des informations sur les sinistres et les réclamations suspectes, ils peuvent aider à mieux comprendre l’étendue du phénomène et à prévenir les futures attaques.

• Sensibilisation et prévention : Les assureurs pourraient jouer un rôle dans la sensibilisation des restaurateurs aux risques du pizzo et dans la promotion de mesures préventives. Cela pourrait inclure des conseils sur l’installation de systèmes de sécurité renforcés, la participation à des programmes de surveillance de quartier, ou encore des partenariats avec des associations locales pour encourager la solidarité entre les entreprises.

Conclusion : Un combat à mener ensemble

Le pizzo représente une menace sérieuse pour les restaurateurs montréalais, non seulement en raison de la charge financière immédiate qu’il impose, mais aussi à cause de ses répercussions sur l’accès à une assurance adéquate. Pour ces entreprises, la lutte contre le crime organisé et l’extorsion est un combat quotidien, rendu encore plus difficile par l’absence de soutien suffisant de la part des assureurs.

Toutefois, avec une collaboration plus étroite entre les restaurateurs, les autorités et les compagnies d’assurance, des solutions peuvent être trouvées. Ensemble, il est possible de créer un environnement plus sûr pour les entreprises, où elles peuvent prospérer sans la menace constante du crime organisé et sans être accablées par des primes d’assurance inaccessibles.